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Donner.Pourquoi?La générosité dont les autres font preuve avec moi m'émeut toujours un peu car je ne la comprends pas. Accepter un cadeau (car je ne vais quand même pas le refuser, y a-t-il quelque chose de plus horrible à faire à quelqu'un que de refuser sa bonté) revêt toujours pour moi un certain embarras.C'est pas que je ne crois pas mériter les égards et la gentillesse. Mais pas tant que ça.Je suis foncièrement égoïste. Je ne fais pas souvent de cadeaux. Alors je ne comprends pas quand les gens persistent à être si généreux avec moi. Je ne me monte jamais ne serait-ce qu'au tiers de la hauteur de leur grâce.Je ne donne franchement qu'à ceux que j'aime profondément. Et puis pas souvent.Je ne demande jamais aux autres s'ils vont bien, sauf si ça m'intéresse vraiment.Et c'est rare.Je suis complètement insensible à tous les quêteux de ce monde.Même mon temps, je ne le donne pas aisément.Je préfère souvent être seule plutôt que d'appeler un ami.Je ne donne pas souvent de nouvelles.Je suis poche pour retourner les appels.Je ne comprends pas la motivation du don. C'est dire... Ça me prend une raison pour donner. Ça ne me vient pas naturellement.Je préfère le don anonyme. Je ne veux pas donner l'impression à l'autre qu'il m'est redevable. Je n'aime pas les réciprocités obligées.Faut que ce soit senti, faut que ça vienne tout seul.
Un bout de mon nouvel amoureux.Ne riez pas, ce n'est pas aussi pathétique que ça sonne a priori.Ça faisait longtemps que je pensais à lui, alors voilà maintenant nous sommes acoquinés. La semaine dernière, avant qu'il ne devienne officiellement mien, je n'avais de pensées que pour lui.Il passe toutes ses nuits à mes côtés.Hier, nous sommes allés faire notre première balade ensemble et déjà il m'a fait mal. Comme un vrai amoureux. Mais j'ai tout de même hâte qu'on remette ça. Je lui ai déjà pardonné.De toute façon, on va vieillir ensemble, on va s'user mutuellement jusqu'à ce que l'un de nous deux ne rende l'âme. Ce matin à mon réveil, je l'ai caressé du bout des orteils. Je l'ai longuement reluqué avant de me décider à me lever.C'est une belle pièce, je suis assez fière de parader avec. Bon, c'est un peu macho de dire ça mais m'en fous.Je pense à toutes les heures qu'on va passer ensemble à lentement s'apprivoiser. Une jolie raison de vouloir rentrer à la maison. Une immense source de liberté et d'accomplissement.Alors voilà, je voulais partager mon nouveau coup de foudre mécanique.
Même parmi le groupe, souvent je me réfugie dans mon univers. Ce n'est cependant pas de la solitude, de la souffrance ou du pleurnichage.Je décroche.Ce n'est pas que vous soyez ennuyants ou agressants, mais je déconnecte. Ce n'est pas non plus que j'ai envie d'être ailleurs, c'est juste que je m'évade.Je ne sais pas si c'est un sentiment franchement universel ou si je suis juste cinglée, mais c'est ainsi.Je trouve que l'homo sapiens s'étourdit. Il parle trop, il cherche la frénésie à tout moment.La compagnie des autres se doit d'être palpitante à tout instant.Il réagit trop, il ne ressent pas assez. Il babille incessamment, il refuse les silences.Il m'essouffle.Il compte sur les autres pour meubler son intérieur.Parfois, je n'ai plus envie de vous entendre, je veux juste vous observer. Voir toutes ces têtes si familières revêtir soudainement un nouveau visage, celui qu'arborerait un parfait étranger. Découvrir ce détail physionomique qui m'avait jusque-là échappé, trop occupée que j'étais à vous donner la réplique. Alors je me planque au milieu de cette mer humaine pour mieux garder une distance. Celle dans laquelle vous devenez une source inépuisable de magie et de surprise.
ll y a trois milliards de clichés possibles à balancer à propos du temps.Pas de soucis, je vais vous épargner ça.Ce matin, à 8h34, les pieds dans le fleuve, je l'ai arrêté.Vous ne le savez probablement pas mais il n'était que là, juste pour moi, à ma merci, à mon service.Il attendait que je lui donne le feu vert pour continuer.Évidemment, comme nous n'avons pas d'autres repères que les siens, je ne saurais pas chiffrer son attente. J'en avais marre de toutes ces choses qui m'échappaient. Je voulais faire fi d'un contexte. Je n'avais pas envie que la trotteuse n'embrouille le ménage que je faisais dans mes pensées. Alors, j'ai décidé de me foutre de lui et convenir qu'il n'existait plus. Il n'y avait plus de vagues, plus de bruits, plus rien pour me perturber ou m'étourdir.J'ai fait cette image pour vous montrer comment on procède. On déclenche et ensuite on ignore franchement tout. On le prend, au lieu d'être pris par lui, c'est tout.Maintenant, il peut continuer à faire toutes sortes de conneries...
Vous avez beau entourer, encadrer, protéger, prévenir, l'individualité naîtra tôt ou tard.Et quand elle commence à laisser des marques indélébiles sur un être a priori sans défense, ça devient fabuleusement fabuleux.Fils me demandait récemment le sens du mot «autonomie». -C'est toi qui sort de l'enfance, lui ai-je répondu.Faire le pari de la confiance.Celle qu'on témoigne à cet être inestimablement précieux et dont il s'efforcera de se montrer à la hauteur car il la sait combien précaire.Et on la lui témoigne, malgré toutes les craintes et angoisses possibles parce qu'on flaire l'estime de soi, la détermination, la curiosité, l'affirmation et qu'on ne peut impérativement pas nier ces droits fondamentaux.Ce n'est même pas de la fierté démesurée, c'est juste magnifique de voir son brin d'herbe progresser.Devenir.
On peut s'inventer des milliards de raison pour justifier qu'on ne peut pas. «Pas de mon âge, trop tard pour recommencer, je n'ai pas l'argent, le temps...»Je sais pertinemment que ça sonne comme un affreux lieu commun, mais la plupart du temps la seule chose qui nous arrête, c'est nous.Mais c'est affreusement difficile à admettre et à assumer.Prenez cette jolie dame à 8 pattes. Je me suis d'abord demandé comment diable elle avait pu pénétrer dans cette petite lampe photovoltaïque de balcon. Ensuite, je me suis dit que c'était son problème et que je devais plutôt profiter du joli spectacle qu'elle m'offrait. Elle fit des tonnes de révolutions sur elle-même avec ses grandes pattes adhésives. J'ai pu croquer en images tous les petits recoins de son corps étrange. Elle s'agitait sans cesse, probablement affolée par la soudaine clarté que la pénombre avait déclenchée.Puis elle se calma, se reposa au fond de la lampe. J'entrepris alors de l'aider à trouver une issue, peut-être une façon d'ouvrir la lampe.Elle se hissa aussitôt au bout de ses longues pattes, puis l'une d'entre elles disparut je ne sais où. Puis une autre. Et ainsi de suite jusqu'à ce que son tronc se fonde à même le sol.Je ne l'ai jamais vu émerger ailleurs. Par contre, le lendemain matin, il y avait des toiles partout sur mon balcon.Je l'ai momentanément cru victime de sa curiosité alors que tout ce temps, elle demeurait parfaitement en contrôle de la situation.Je sais que j'ai perdu des années qui ne reviendront pas à envier les moyens, les opportunités que les autres, ces chanceux, détenaient. Puis j'ai compris que le sort ne s'acharnait pas contre moi mais que c'était plutôt les autres qui faisaient leur chance. Ils n'attendaient pas que la formule magique dans le biscuit chinois ne se réalise.Maintenant, j'aime bien faire l'araignée dans la lampe photovoltaïque de temps en temps. Surprendre les autres avec des accomplissements dont je me croyais initialement incapable.Lentement détruire les barreaux de ma prison intérieure.
J'aurais mis sa main dans la mienne et pour être bien certaine d'avoir son indéfectible attention, je me serais collée si près qu'il n'aurait pas trop eu le choix que d'être dans le moment présent avec moi.Et puis je lui aurais lentement décrit les tourbillons de sable au-dessus du fleuve. La tourmente dans la Grande Roue. Les vents si violents qui sifflent dans mes oreilles, retroussant ma jupette, ralentissant mon ascension. Les éclairs partout devant moi, imprévisibles, fascinants.L'immanquable odeur d'ozone qui me prévient de l'imminence. Le besoin, le désir de courir mon retour. Franchir cette implacable monstre de métal avant que la foudre qui y menace chacune de mes enjambées ne se concrétise.Je lui raconterais les automobilistes hystériques. Cette fille, absente, qui tourne autour de son véhicule fraîchement embouti par deux autres.Je lui dirais combien je travaille à être là, dans ce point invisible devant moi, au loin. À être là et nulle part ailleurs.Je lui décrirais mes yeux plein d'eau, mes cuisses qui brûlent, pleines d'acide lactique. J'insisterais sur mon corps torréfié par tout ce sable, sur mes cheveux emmêlés.J'essaierais de lui faire comprendre cette puissance. Ce sentiment d'invulnérabilité quand je baigne dans cette soupe d'endorphine et d'adrénaline. Quand tous les éléments sont contre moi et que mes jambes continuent néanmoins à avancer, juste pour défier. Juste pour refuser de laisser quoi que ce soit m'arrêter.Je lui demanderais s'il a déjà vécu cette sensation de ne plus être une enveloppe corporelle. Bien réveillée, bien à jeun, complètement là mais absolument pas dans son corps. Une détermination qui habite une machine en propulsion.Peut-être arriverait-il alors à comprendre? Peut-être arriverait-il alors à me saisir?La fois suivante, quand je m'agglutinerais contre lui, il ne ferait que sourire. Son regard conciliant excuserait tous mes excès d'intensité comme faisant partie de mon essence, ma couleur.Sa force tranquille me tempèrerait jusqu'à ma prochaine poussée de folie.